Éloge de l’ombre : un classique essentiel.
En cette fin décembre, le monde semble avoir déclaré une guerre silencieuse à l'obscurité. Dehors, les artères des villes clignotent frénétiquement ; dans nos salons, les sapins scintillent et les écrans diffusent leur halo bleuté jusqu’au bout de la nuit. Nous sommes collectivement obsédés par la clarté, le brillant, le neuf. Nous cherchons à tout voir, tout montrer, tout surexposer, comme si l’ombre était une saleté qu’il fallait nettoyer à grands coups d’interrupteurs.
Pourtant, alors que l’hiver nous enveloppe de son manteau court, il existe une autre voie. Une voie plus douce, plus lente, infiniment plus apaisante. Cette voie a été tracée il y a près d’un siècle par l’écrivain japonais Junichirō Tanizaki dans un essai devenu culte : Éloge de l’Ombre (1933). Relire ce texte aujourd’hui résonne comme un acte de résistance poétique face à la stridence de notre époque moderne.
Tanizaki nous invite à une expérience sensorielle qui va à l'encontre de notre confort aseptisé. Pour l'auteur, le beau n'existe pas dans l'objet lui-même, mais dans le dessin des ombres qu'il génère. Là où l’Occident frotte l’argenterie pour qu’elle brille de mille feux, l’esthète japonais chérit le ternissement du métal, cette couche sombre que le temps dépose sur les choses. Il y voit une profondeur, une histoire, une mélancolie douce que rien ne devrait venir perturber.
« Le beau n’est pas une substance, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets de l’ombre. »
C'est une philosophie qui change radicalement le regard sur notre propre intérieur. Soudain, on comprend que la beauté d'une pièce ne réside pas dans son éclairage zénithal agressif, mais dans les recoins obscurs où l'imagination peut se loger. Tanizaki décrit avec une minutie sensuelle comment la laque d'un bol de soupe, vue dans la pénombre d'une pièce traditionnelle, révèle une profondeur insoupçonnée que la lumière électrique détruirait instantanément.
Il nous parle de la beauté du papier qui absorbe la lumière plutôt que de la réfléchir, créant une ambiance feutrée, silencieuse, propice à l'apaisement. Cette vision résonne particulièrement chez nous, chez TALC. C'est d'ailleurs cette sensibilité particulière qui nous lie si intimement au Japon et qui nous a poussés à intégrer les créations de la maison Uchino à notre univers. Nous partageons avec cette culture l'amour des matières qui ne "brillent" pas mais qui "ressentent". Comme le papier shoji diffuse la lumière, le coton vaporeux d'Uchino ou nos propres mailles absorbent l'atmosphère pour envelopper le corps, loin du claquant des matières synthétiques.
« Le papier d’Occident détourne la lumière, alors que le nôtre semble l’accueillir en lui, tendrement, comme la surface duveteuse d’une première neige. Il est souple au toucher, et lorsqu’on le plie ou qu’on le froisse, il ne fait pas de bruit ; c’est quelque chose de doux et de calme comme la feuille d’un arbre. »
Ce texte est une ode à la patine. Il nous rappelle que l'usure n'est pas un défaut, mais une noblesse. Il célèbre ce que les Japonais nomment le "sabi", cette beauté des choses qui ont vécu, qui ont été touchées par des mains humaines, qui portent la trace du temps. Dans un monde de consommation rapide et d'obsolescence programmée, cette pensée nous force à ralentir. Elle nous suggère qu'un objet — ou un vêtement — ne commence véritablement à vivre que lorsqu'il perd son éclat de neuf pour acquérir celui de l'habitude.
(lire notre article consacré au wabi-sabi)

C'est une leçon d'humilité et d'esthétique : la perfection n'est pas dans le lisse, mais dans le grain. C'est l'éloge du sombre, du mat, de l'imparfait. C'est accepter que le temps qui passe ne dégrade pas les choses, mais les approfondit.
« Nous autres, nous aimons les couleurs qui ont de la ténèbre en elles, qui s’accumulent, non point au grand jour, mais dans la pénombre ; fussent-elles un blanc, le papier, une étoffe de coton, nos ancêtres les considéraient comme blancs seulement lorsqu’elles étaient imprégnées d’ombre. »
Pourquoi cet essai nous touche-t-il tant chez TALC ? Parce qu'il valide intuitivement ce que nous ressentons tous en cette période de l'année : le besoin de "baisser le volume". Le besoin de retrouver une matité rassurante.
Alors, en ces quelques jours suspendus entre Noël et le Jour de l’An, nous vous invitons à une petite expérience domestique inspirée par Tanizaki. Ce soir, n’allumez pas le grand plafonnier. Éteignez les lumières vives. Contentez-vous d’une lampe posée au sol ou de la flamme vacillante d’une bougie. Observez comment les contours de votre salon s’adoucissent. Regardez comment le silence semble s'installer plus facilement dans la pénombre.
Redécouvrir l'ombre, ce n'est pas se cacher. C'est créer un écrin. C'est accepter que tout n'a pas besoin d'être vu pour être ressenti. C'est retrouver "un monde d'incertitude et de rêve" dont nous avons, plus que jamais, besoin pour nous ressourcer.
Bon temps calme à tous.
