Chez TALC, notre mission a toujours dépassé la simple confection de vêtements homewear. Nous créons des pièces qui invitent à la déconnexion, au ralentissement et à la reconquête de son propre rythme. Alors, quand un roman vient bousculer les fondements mêmes de notre société productiviste avec autant d’intelligence et d’impertinence, nous ne pouvons que nous y arrêter.
Ce livre, c’est "Paresse pour tous" de Hadrien Klent. Un manifeste politique déguisé en fiction utopique qui résonne étrangement avec l’époque que nous traversons. À travers les pages que nous avons eu le plaisir de parcourir, nous avons trouvé bien plus qu’une histoire : une véritable philosophie de vie qui légitime notre quête de confort et de temps pour soi.
L’intrigue : Et si la paresse devenait un programme présidentiel ?
L’histoire nous entraîne aux côtés d’Émilien Long, quarantenaire et récemment honoré par le prix Nobel d’économie qui, un beau matin, décide de bousculer l'élection présidentielle de 2022. Son programme ? Radical, mais d'une logique implacable : la semaine de 15 heures. Pas comme une fin en soi, mais comme un moyen de rendre aux citoyens ce qu’ils ont de plus précieux : leur temps.
Comme le souligne Hadrien Klent dans les premières pages, l'idée a germé durant le printemps 2020. Alors que la moitié de l'humanité se retrouvait confinée, assignée à résidence, une faille s'est ouverte. Ce moment de "réclusion imposée" est devenu, pour beaucoup, une opportunité de réflexion sur l'absurdité de nos courses effrénées. Klent s'inscrit dans les pas de son "illustre prédécesseur", Paul Lafargue, qui écrivait en 1883 son célèbre Droit à la paresse depuis sa cellule de la prison de Sainte-Pélagie.
Une sémantique de la libération : De la « flemme » à la résistance
L'une des forces majeures du livre est sa capacité à redéfinir les termes du débat. Trop souvent, la paresse est confondue avec l'apathie. Klent opère une distinction salvatrice. La paresse qu’il défend est une « noble paresse », une forme de résistance intellectuelle et physique.
Il s'agit de s'extraire de la « médiocre flemme », celle qui nous fait errer sans but sur les réseaux sociaux ou consommer des contenus vides par simple épuisement. La paresse d’Émilien Long est une action. C’est choisir de ne pas faire pour pouvoir être. C’est ouvrir des espaces pour s’occuper de soi, des autres, et de la marche de la société. En réduisant le temps de travail, l'auteur suggère que nous pourrions enfin renoncer à l’individualisme forcené et à la destruction méthodique de notre environnement, car nous aurions le temps de réfléchir à nos actes.

La généalogie de la résistance : De Rimbaud aux Situationnistes
Le texte de Klent ne surgit pas du néant ; il s’inscrit dans une longue tradition française de refus de l’aliénation par le travail. Le roman convoque les figures tutélaires de la révolte intellectuelle. On y croise les Surréalistes, dont Breton qui rappelait « l'horreur du travail » partagée avec Aragon et Rimbaud.
L’auteur s'attarde aussi sur le mouvement Situationniste et sa figure de proue, Guy Debord. En 1953, Debord peignait sur un mur de la rue de Seine à Paris cette phrase devenue mythique : « Ne travaillez jamais ». Pour Klent, ce n'était pas une boutade d'étudiant bohème, mais l'acte de naissance d'une critique radicale de la société du spectacle. Dans une société où le travail est central, nous sommes définis par notre fonction productive. En le supprimant ou en le réduisant drastiquement, nous sommes forcés de nous définir par ce que nous sommes intrinsèquement.
L’aliénation moderne : Le cas Nadia Ben Arfa
Pour donner chair à sa théorie, Hadrien Klent introduit le personnage de Nadia Ben Arfa. Jeune journaliste talentueuse au quotidien Le Monde, Nadia incarne la classe créative contemporaine, celle que l'on croit épanouie mais qui suffoque sous les contraintes de l'efficacité permanente.
Le passage décrivant son quotidien dans le grand immeuble moderne près de la gare d'Austerlitz est un chef-d'œuvre de sociologie du bureau. Nadia évolue au plateau du sixième étage, dans un « open space » où la promiscuité oblige à l'isolement sensoriel. Pour se concentrer, elle doit porter un casque, s'isoler des autres pour mieux travailler avec eux. C'est le paradoxe de l'entreprise moderne : un collectif qui atomise les individus.
Sa rencontre avec les idées d'Émilien Long se fait par le biais d'une vidéo virale. Elle y voit une route au Costa Rica, trois paresseux (l'animal) traversant lentement la chaussée, et la voix de Long qui interroge : « Pourquoi ne pas s'arrêter maintenant pour réfléchir enfin au sens de notre vie ? ». Pour la journaliste du Monde, c'est un électrochoc. Elle prend conscience que sa propre vie est rythmée par l'urgence de l'information, une urgence qui empêche précisément de comprendre le monde qu'elle est censée décrire. Sa trajectoire dans le roman symbolise le passage d'une conscience aliénée à une conscience libérée par la possibilité du ralentissement.

Badr porte une chemise Aragon et un pantalon Missak
Les effets systémiques de la réduction du temps de travail
Si Paresse pour tous est un roman, les arguments qu'il déploie sont dignes d'un essai d'économie hétérodoxe. La réduction du temps de travail à 15 heures n'est pas seulement une mesure de confort individuel ; c'est une réponse structurelle à plusieurs crises majeures.
1. Santé mentale et "re-pos"
Le bien-être ne peut exister dans la fragmentation permanente de l'attention. Klent joue sur le concept de « se re-poser » : c'est l'action de se poser à nouveau les questions fondamentales. Le travail moderne, par sa charge mentale, nous prive de cette capacité de réflexivité. En libérant du temps, on permet à l'individu de sortir du cycle « travail-consommation-compensation ». On ne travaille plus pour acheter des objets qui nous feront oublier qu'on travaille. La santé mentale s'améliore mécaniquement par la disparition du stress lié à la performance et par la redécouverte de l'autonomie.
2. La transition écologique par la sobriété temporelle
Il existe un lien direct entre le temps de travail et l'empreinte carbone. Travailler moins, c'est produire moins de superflu et, par extension, consommer moins d'énergie. C'est aussi avoir le temps de pratiquer des activités à faible impact : cuisiner, lire, marcher, bricoler, s'investir dans sa communauté. La paresse est l'alliée naturelle de la décroissance choisie. Elle substitue la richesse temporelle à la richesse matérielle.
3. Qualité de vie et lien social
Dans le programme d'Émilien Long, le temps libéré est investi dans la « bonne marche de la société ». Klent imagine une société où les citoyens ont enfin le temps de s'impliquer dans la vie de leur quartier, dans des associations, ou simplement de passer du temps avec leurs proches sans être épuisés. C'est la fin de la « destruction méthodique » des liens sociaux provoquée par la course au profit. Une société qui travaille 15 heures est une société plus sereine, plus harmonieuse et, in fine, plus démocratique.

Le travail comme "guerre symbolique"
Un autre point fascinant du livre est la comparaison entre le monde du travail et le monde militaire. L'auteur suggère que notre acharnement à travailler est devenu aussi absurde que le fait d'aller à la guerre. C'est une forme de sacrifice aveugle à une cause qui ne sert pas l'humain.
En 1963, Debord titrait de manière ironique un « Conseil de révision » pour dénoncer le travail imposé comme une conscription forcée. Klent reprend cette idée : pourquoi acceptons-nous de donner le meilleur de notre énergie vitale à des tâches que nous jugeons souvent superflues, voire nocives ? La réduction du temps de travail est présentée comme une démobilisation générale, une paix signée avec nous-mêmes.
Au fil des pages, on comprend que le projet d'Émilien Long est d'opérer un basculement de civilisation. Il ne s'agit plus de placer le travail au centre de l'identité sociale, mais d'en faire une simple composante, au même titre que l'art, le sport, l'amour ou la contemplation.
C'est une invitation à redécouvrir la « divine » oisiveté dont parlaient les anciens. Dans cette vision, l'homme n'est plus un outil, mais une finalité. Le bonheur ne se trouve pas dans l'accumulation, mais dans la qualité de la présence au monde. Cette philosophie résonne avec notre approche chez TALC : nous croyons que la qualité d'une vie se mesure à la douceur des instants que l'on s'autorise à vivre pour soi, sans autre but que le plaisir d'être là.
Hadrien Klent nous livre une œuvre qui est à la fois un avertissement et une promesse. Il nous rappelle que notre temps est notre seule véritable richesse et que nous avons le pouvoir de le reprendre. Le droit à la paresse n'est pas une utopie lointaine, c'est une urgence vitale pour quiconque souhaite vivre une vie authentique.
Comme le rappelle justement l'auteur en guise de clôture de son manifeste : « On n’a qu’une vie : celle que vous êtes en train de vivre, là, aujourd’hui, maintenant. Ce n’est pas un brouillon, ce n’est pas une esquisse ».
Puissions-nous tous, à l'image des personnages de ce livre, trouver le courage de poser nos outils, de ralentir le pas et d'habiter enfin pleinement chaque seconde de cette existence unique.
Non ?
À lire également, notre article sur L’éloge de la paresse.

Paresse pour Tous
de Hadrien Klent
aux éditions Le Tripode
Illustration par Simon Roussin